Les trésors cachés au coeur de nos régions

patrimoine linguistique

Longtemps mis au coin, les patois et dialectes régionaux, de la Bretagne à l’Alsace, reprennent aujourd’hui des couleurs. Peut-être entendez-vous encore la voix d’une grand-mère s’exclamer « Boudiou ! » en sortant une tarte du four, ou celle d’un oncle vous demandant de fermer la « clanche » de la porte. Pourtant, pendant des décennies, on nous a appris à les gommer. Il fallait « bien parler », gommer l’accent, lisser le verbe. Aujourd’hui, alors que le monde s’uniformise, nous réalisons que ces langues régionales ne sont pas des vieilleries poussiéreuses, mais des racines vivantes qui nous ancrent dans notre histoire. Et si ces « vieux mots » étaient en réalité le ciment de notre identité ?

La France des terroirs

On l’oublie souvent, mais le « français standard » tel que nous le connaissons est une construction relativement récente à l’échelle de l’histoire. La France a longtemps été un véritable archipel linguistique. Au nord, les langues d’Oïl (comme le Picard ou le Normand), au sud, les langues d’Oc (Provençal, Gascon).

Prenons l’exemple de la Bretagne, cette terre de granit et de légendes. Le breton n’est pas un dérivé du latin comme le français, mais une langue celtique, cousine du gallois et de l’irlandais. C’est une langue d’images et de poésie, façonnée par la mer, qui porte en elle l’âme des marins et des paysans de l’Armorique. À l’autre bout de l’Hexagone, l’Alsace nous offre un tout autre visage. Ici, le dialecte est un pont. Langue d’origine alémanique, l’alsacien est apparu au IVe siècle de notre ère lorsque les peuples germaniques commencent à envahir l’Alsace. C’est une langue du quotidien, concrète, affective, qui a longtemps servi de code secret entre les habitants pour préserver leur identité face aux bouleversements de l’Histoire.

Quand parler patois était une faute

Pourquoi ces langues ont-elles failli disparaître ? Celles et ceux qui ont la cinquantaine aujourd’hui se souviennent peut-être des récits de leurs parents ou grands-parents. L’École de la République, dans sa volonté d’unifier la nation, a mené une guerre sans merci aux parlers locaux. Dans les cours de récréation, l’élève surpris à dire un mot de breton ou d’occitan se voyait remettre un objet (un sabot, un bouton, un morceau de bois). Il devait garder le symbole (appelé également signal ou signum) jusqu’à ce qu’il surprenne un autre camarade fauter à son tour. Le dernier à l’avoir en fin de journée était puni. Cette politique linguistique devait diffuser l’idée que le patois était la langue des ignorants, celle qu’il fallait oublier pour réussir sa vie.

Ballotée entre la France et l’Allemagne, la région a vu sa langue devenir un enjeu politique. Parler français ou parler alsacien pouvait être tour à tour un acte de résistance ou une raison de suspicion. Ce traumatisme a poussé toute une génération, après-guerre, à ne plus transmettre le dialecte à ses enfants, pensant bien faire, pour leur éviter des ennuis et favoriser leur intégration. Le déclin du patois s’explique également par l’exode rural au fil des ans. En quittant les villages pour les villes, en allumant la télévision qui parlait d’une seule voix, nous avons peu à peu perdu ces mots qui désignaient des outils agricoles oubliés ou des nuances de météo que seul un paysan pouvait comprendre.

Notre patrimoine linguistique

Si l’on entend plus parler le patois à chaque coin de rue, il n’a pas disparu pour autant. Il s’est fait plus discret mais toujours bien ancré dans notre patrimoine linguistique. Pour preuve, je vous invite à ouvrir une carte routière. La toponymie d’une région est un des gardiens de nos racines et de notre identité régionale.

En Bretagne, les noms des villages retracent l’histoire du lieu. Les préfixes « Plou- » (paroisse), « Lan- » (lieu sacré) ou « Ker- » (lieu habité) marquent l’influence celtique. Saviez-vous, par exemple, que Kermit signifie littéralement « maison de l’ermite » ?

En Alsace, la carte est l’illustration des grandes migrations qu’a connu la région. Les terminaisons en « -heim » désignent le foyer, le « chez-soi », tandis que les « -willer » (comme Guebwiller) sont des vestiges du latin villare (ferme), témoins du passage des Romains puis des germains par la suite.

Il en est de même pour les habitudes et les expressions propre à une région. Notre lexique au quotidien regorge de régionalisme qui nous sont transmis par nos aïeux pour défendre notre identité culturelle.

  • Dans le Sud, on redoute que le sol ne « pègue » (du verbe occitan pegar, coller) sous l’effet de la chaleur
  • Dans l’Ouest, on range ses courses dans un « pochon » avant de fermer la porte à « clanche »
  • En Alsace, les parents demandent un « schmutz » (bisou) aux enfants pour marquer l’affection
  • Dans le Nord, on ne passe pas la serpillière, on passe la « wassingue » ou la « panosse »

Ces expressions ne sont en aucun cas des fautes de langage. Elles constituent la mémoire vivante de l’identité d’une région, un héritage de nos aïeux qui insuffle au français une couleur locale unique. En les employant, nous ne faisons pas que communiquer : nous revendiquons une appartenance et une nuance affective qu’aucune traduction standard ne saurait remplacer.

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